Capitale historique de l’absinthe, Pontarlier, dans le Doubs, a vu naître l’essor de la célèbre “fée verte” avant son interdiction en 1915. Une page marquante de l’histoire de la Franche-Comté.

Si l’armoise absinthe (artemisia absinthium) prise sous forme d’infusion (notamment dans du vin) est réputée depuis l’Antiquité pour ses vertus insecticides et vermifuges, elle n’est consommée sous sa forme macérée et distillée que depuis la fin du XVIIIe siècle. Selon la légende, le créateur de « l’élixir d’absinthe » serait un médecin comtois de cette époque dénommé Ordinaire, exilé à Couvet (Suisse) pour des raisons politiques.

Cette boisson était alors une préparation pharmaceutique utilisée pour soulager les embarras gastriques, les dysfonctionnements de la vessie et, plus largement, tous les troubles de la digestion. Cela n’a rien de très original et d’autres breuvages promis à un brillant avenir (on pense au Coca-Cola) ont débuté ainsi. Plus prosaïquement, il semblerait plutôt que l’on doive cet « élixir » aux moines de l’abbaye de Montbenoit, située à quelques kilomètres de Pontarlier, ce qui, là non plus, n’aurait rien de surprenant.

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Toujours est-il que, sous la Révolution, la recette paraît maîtrisée par deux sœurs helvétiques, les demoiselles Henriot. En 1797, ce sont elles qui transmettent à leur tour leur secret au distillateur Henri-Louis Pernod qui se charge de la commercialiser.

Avec un début de succès, les locaux de Couvet deviennent vite exigus. C’est pour cette raison, et pour échapper aux droits de douane élevés, qu’une nouvelle usine est fondée à Pontarlier en 1805. Usine est un bien grand mot quand on sait que sa capacité de distillation n’excède pas les 16 litres par jour, à comparer aux 8 600 litres produits quotidiennement en 1884.

Lorsque son fondateur meurt en 1851, l’entreprise passe aux mains de ses deux fils, Louis-Alfred et Fritz, qui poursuivent son développement. À la fin du siècle, c’est un établissement prospère, qui dispose d’une politique sociale avancée, avec par exemple la mise en place d’une caisse de retraite et celle d’une assurance contre les accidents. Notons aussi que la journée de travail prévoit plusieurs pauses pendant lesquelles les ouvriers ont le droit de boire un verre… d’absinthe (de vin pour les femmes) et que des excursions récréatives en Suisse sont régulièrement organisées pour tous.

Des milliers d’emplois

Dans les premières années du XXe siècle, la production d’absinthe est l’une des richesses de la Franche-Comté en général et de la région de Pontarlier en particulier (notons tout de même la concurrence du Vaucluse à partir de 1872, avec la fondation de la société… Pernod père et fils).

On y compte alors plus de cinquante distilleries qui, avec les activités dérivées (culture de l’armoise, tonnellerie, transports…) induisent des milliers d’emplois. Initialement régionale, la consommation s’est répandue en Algérie au XIXe siècle, lorsque l’armée conseillait à ses soldats de purifier leur eau de boisson en y ajoutant quelques gouttes de cette boisson très alcoolisée. Avec la baisse des prix, elle devient après 1870 l’apéritif populaire par excellence, faisant même concurrence au vin.

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Controverses

À la Belle Époque, la « fée verte » est à son apogée, ce qui ne va pas sans provoquer des critiques, notamment de la part des ligues antialcooliques et du monde médical. Ne chante-t-on pas « Je suis l’oubli, je suis la mort » à son propos ? Car aux ravages habituels de l’alcool s’ajoutent des effets particuliers, touchant notamment à la santé mentale des consommateurs. On a attribué ces problèmes aux nombreuses contrefaçons qui inondent le marché. On a dénoncé les producteurs qui préfèrent la macération à froid à la distillation, on a mis en garde contre « les propriétés malfaisantes des mauvais alcools » (le méthanol), on a pointé du doigt les huiles amyliques présentes dans les alcools de pomme de terre, de grains ou de betterave, on a identifié le caractère hallucinogène de la thuyone…

Le 16 mars 1915, en conclusion d’une virulente polémique de plusieurs décennies, le Parlement vote finalement l’interdiction de « l’absinthe qui rend fou », ce qui porte un coup d’arrêt brutal à la filière pontissalienne. Les plus réactifs (les Pernod du Vaucluse) se recyclent dans l’exploitation d’un apéritif anisé. Quant aux Comtois, après avoir tenté après la guerre de travailler l’anis à leur tour, ils ne trouvent leur salut que dans la fusion avec leurs concurrents provençaux en 1928.

Quelques années plus tard, l’invention du « pastis de Marseille » par un certain Paul Ricard comblera le vide laissé sur le zinc par la disparition de l’absinthe. Celle-ci ne sortira du purgatoire qu’en 1988, à la faveur d’un décret réglementant l’usage de la thuyone. Après quelques années de tâtonnements, la production est relancée en 1999. Puis, avec la renaissance de « l’absinthe de Pontarlier » officiellement reconnue par l’INAO en 2014, l’histoire entamée en 1797 peut reprendre son cours.

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