Il existe au sud de la Gironde, sur la commune de Mazères, à mi-distance entre Bazas et Langon, un château fort d’une rare élégance, dont l’apparence n’est pas sans évoquer les constructions britanniques de la même époque. Ce monument remarquable date du XIVe siècle, mais l’occupation féodale du site est nettement plus ancienne puisque, dès le tournant des Xe et XIe siècles, un premier château était bâti sur un piton rocheux voisin. Celui-ci remplaçait une ancienne construction en bois dont il se dit que l’origine remonterait à Charlemagne. C’est de cette première construction que Roquetaillade tire son nom de « château taillé sur le rocher ».
En 1306, alors que la Guyenne est encore anglaise, le « Vieux Château » ayant fait son temps, Gaillard de la Mothe, propriétaire des lieux et, accessoirement, neveu du pape avignonnais Clément V – ce qui n’est pas étranger à sa fortune – décide de faire bâtir un « Château Neuf ». Celui-ci se signale par le dépouillement de ses lignes, autant que par la simplicité de son plan (un carré garni de six tours et d’un donjon central). Surtout, comme les autres constructions dites « clémentines » (parce que toutes liées à Clément V ou influencées par lui) auxquelles il se rattache, il se rompt avec les châteaux-forts antérieurs par la recherche d’un réel confort d’existence pour ses occupants. Car Roquetaillade est autant, sinon plus, un lieu de résidence qu’un bâtiment à vocation militaire. En cela, il annonce les constructions de la Renaissance et de l’âge classique, qui sacrifient les qualités défensives à celle du cadre de vie.

L’intervention de Viollet-le-Duc
Peu éprouvé par les guerres, le monument connaît deux périodes de profonds remaniements. C’est tout d’abord le règne de Henri IV où, profitant de la paix retrouvée après les éprouvantes guerres de religion, la famille de Lansac transforme des meurtrières en larges fenêtres et fait construire des cheminées monumentales. L’obscurité et la fraîcheur des bâtisses médiévales doivent désormais laisser place à la lumière et à la recherche du confort.
La seconde étape intervient au XIXe siècle lorsque, pour préserver la bâtisse d’une lente dégradation, l’archéologue Léo Drouyn décide d’en confier la restauration au célèbre Viollet-le-Duc. C’est l’un de ses disciples, Edmond Duthoit, qui pilote le chantier, entre 1864 et 1879. Le résultat est remarquable à plus d’un titre. À la préservation de ce joyau de l’architecture du XIVe siècle se sont ajoutées de nombreuses modifications qui ont eu pour effet de rendre Roquetaillade encore plus médiéval qu’à l’origine… Murs chargés de fresques chatoyantes, plafonds à caissons (notamment dans la chapelle), mobilier néo-
gothique (ou de style dit « troubadour »), tout concourt à faire de ce château un véritable manifeste de l’interprétation du Moyen Âge par le XIXe siècle post-romantique.
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Très préservé
Si l’ensemble est spectaculaire, au point d’avoir fait l’objet d’un classement global au titre des monuments historiques, les esprits chagrins peuvent regretter qu’il témoigne plus de l’esprit du Second Empire et de sa relecture du passé médiéval que du bas Moyen Âge lui-même. Sans doute l’authenticité y a-t-elle perdu. Mais le résultat n’en est pas moins remarquable, au point de faire de Roquetaillade un château emblématique, sinon un véritable archétype, que de nombreux films ont immortalisé.
Fort heureusement pour le visiteur, les vicissitudes de l’histoire ont épargné le château. Nul siège n’est venu mettre en péril ses murailles, nulle vindicte royale ne s’est abattue sur lui, nulle révolte populaire ne l’a incendié. Tout au plus peut-on noter les importants dégâts causés au donjon par la foudre au XVIIIe siècle. Mais si ce monument nous est parvenu dans de bonnes conditions, sans rien perdre de son charme, il le doit autant à cette histoire somme toute paisible qu’à sa transmission par voie familiale. En effet, de la famille de La Mothe, à laquelle il appartenait au Moyen Âge, aux de Baritault du Carpia qui le possèdent aujourd’hui, en passant par les de Lansac, il n’a jamais quitté la même famille, qui lui a donc apporté le soin et la continuité nécessaires à sa préservation et, depuis le milieu du XXe siècle, à sa mise en valeur touristique.













