C’est un corps de métier moins connu que celui d’architecte, de tailleur de pierre ou de peintre. Pourtant, les œuvres des ferronniers d’art sont partout et participent tout autant à l’histoire des monuments historiques. À Iteuil, dans la Vienne, Sylvain Mabille de Poncheville s’est fait une spécialité de la restauration de ces vénérables ferronneries.

Une « grosse réhabilitation », résume Sylvain Mabille de Poncheville, à l’évocation de l’installation de son entreprise à Iteuil, il y a deux ans, après quelques années passées non loin de là, à Aslonnes. Désormais, ce sont 2 000 m², sur les 20 000 du site divisé en lots, que Ferronnerie d’Art Française occupe, dans cette ancienne papeterie passée par le stade de friche industrielle.

 

Sylvain Mabille de Poncheville ©E. Dessevre

 

Ici, l’inflexible matière devient, entre les mains de la vingtaine de salariés, une pâte à modeler incandescente qui se prête, à condition de poigne et d’huile de coude, mais aussi grâce aux pilons et martinets, aux formes les plus traditionnelles comme à toutes les possibilités d’une décoration plus contemporaine. À condition, aussi, de savoir évaluer la température des foyers à la couleur des flammes. Un savoir-faire immémorial, avec ses figures tutélaires et ses grands noms, dont Sylvain Mabille de Poncheville connaît l’histoire sur le bout des doigts. « Le premier, c’est Epahaïstos ! », introduit l’artisan. Le dieu grec, devenu Vulcain chez les Romains, se forma à la fabrication de bijoux alors qu’il était élevé secrètement par des nymphes, puis fabriqua des armes, dont celles d’Achille. Désigné parfois comme le gardien du feu, il aurait enseigné aux hommes la métallurgie, les faisant ainsi entrer dans la civilisation. On a vu pire patronage.

Du XIIIe siècle à l’Art nouveau

Le culte étant quelque peu tombé en désuétude, les références sont désormais plus terrestres, quoiqu’un peu légendaires également pour certaines, comme celle du serrurier-ferronnier Biscornet, au XIIIe siècle. « Il a réalisé les pentures (pièces qui permettent la rotation des portes – Ndr) de Notre-Dame de Paris, relate Sylvain. Des pièces tellement monumentales que pour les faire dans les temps impartis, il aurait pactisé avec le diable… » Et de citer aussi Jean Lamour, ferronnier du XVIIIe siècle, au service de Stanislas Leszczynski, roi de Pologne et duc de Lorraine, dont on peut encore admirer les grilles monumentales, rehaussées d’or sur la place Stanislas, à Nancy. Ou encore Gilbert Poillerat, Emile Robert, explorateur de l’Art nouveau, comme Edgar Brandt, ou Raymond Subes, dans le champ de l’Art déco.

 

©E. Dessevre

 

Des ferronniers d’arts qui brillèrent aux diverses expositions universelles et travaillèrent pour les plus grands décorateurs et des sites prestigieux, comme le château de Chantilly, le musée des Arts décoratifs, la basilique du Sacré Cœur pour Emile Robert, les paquebots Île-de-France et Normandie, ou encore le Palais de Tokyo, pour Raymond Subes. « Le XIIIe Siècle et l’Art nouveau sont les deux apogées de la ferronnerie d’art, explique Sylvain. Aujourd’hui, c’est une pratique plus diffuse, moins structurée. Il y a moins de collusions avec les autres arts. » L’art nouveau et son exubérance sont une influence majeure dans le travail de l’artisan. « Je n’ai pas ce style minimaliste que l’on trouve dans l’art contemporain. C’est en partie pour ça que j’aime l’histoire et le retour aux codes architecturaux classiques, par petites touches. C’est un peu un échappatoire à ce minimalisme. »

Meilleur apprenti de France

Une histoire, des formes, et tout un monde que Sylvain Mabille de Poncheville, pourtant issu d’une très ancienne famille de juristes, a préféré au droit sans trop d’hésitation, malgré le regard circonspect de son entourage familial. « La perspective d’études longues et d’une vie de bureau ne m’enthousiasmait pas, dit-il. Je cherchais un métier manuel et j’ai fait un stage de découverte chez un ferronnier. Cela m’a plus et, après le bac, j’ai passé un CAP dans le Jura, puis suivi un apprentissage à Périgueux. Je suis ensuite parti travailler pendant dix-huit mois pour une entreprise française, à Peterson, dans le New Jersey. » Une formation et un engagement consacrés par trois titres de Meilleur apprenti de France, en métallerie, ferronnerie et monture en bronze, en 2010 et 2011.

 

Grilles et garde-corps

À son retour des États-Unis, en 2015, le ferronnier, désormais accompli, crée son entreprise, à 25 ans seulement. Si ses tout premiers clients sont des particuliers, le jeune entrepreneur répond très rapidement à des appels d’offres pour des monuments historiques et participe à la restauration des ornements en tôle de cuivre du pont Alexandre III, à Paris. « Je savais ce que je voulais », confie Sylvain, déterminé à poursuivre son exploration de l’Histoire et du patrimoine. D’autres sites majeurs suivront : l’obélisque de Louxor, place de la Concorde, dont il restaura les grilles en 2018, celles du ministère de la Justice, place Vendôme, dans la capitale toujours, l’année suivante, puis celles, datant du XVIIe siècle, du banc de communion du Prytanée de La Flèche, ou encore les garde-corps de l’ambassade de Singapour, parc Monceau (Paris), et le portail d’honneur du château de Champchevrier, à Cléré-les-pins, dans l’Indre-et-Loire, et ses ornements en tôle de fer avec leur dorure 24 carats. Dans le Poitou, c’est au château d’Oiron (Deux-Sèvres) que le spécialiste a exercé son art, ainsi qu’à ceux de Monts-sur-Guesnes (Vienne) ou de la Citardière (Vendée). L’entreprise a aussi réalisé les garde-corps et les rampes de l’escalier du château de Montreuil-Bonnin, restauré les grilles d’un puits au château de Gençay et restauré les pentures romanes de la collégiale Saint-Pierre du Dorat, en Haute-Vienne.

 

©E. Dessevre

Lafayette nous voilà !

Un des plus grands souvenirs du ferronnier fut la restauration, en 2021, de la coupole des galeries Lafayette, à Paris, chef d’œuvre Art nouveau de Louis Majorelle, réalisé en 1912. « Elle n’avait pas été refaite depuis sa création et elle avait beaucoup souffert, se souvient notre interlocuteur. Beaucoup d’éléments tombaient… Pendant six mois, nous avons déposé et restauré tout ce qui était fragile et refait les éléments manquants. » En pleine période de réouverture post-covid, pour redonner leur lustre à ces « ornements tarabiscotés », aux feuilles de marronnier et à leurs nervures, aux volutes et entrelacs, les artisans ont dû travailler de nuit, côtoyant les autres corps de métiers mobilisés, surtout des vitraillistes. « Il fallait que toute trace de notre passage ait disparu le matin », intervient Thomas Bourguignon, qui participa au chantier. « Plusieurs centaines de personnes y travaillaient, c’était une vraie fourmilière. Sans compter toutes les vérifications par la sécurité, à l’entrée. C’était particulier », croit-il bon de préciser.

 

©E. Dessevre

L’autre restauration

La période new-yorkaise de Sylvain Mabille de Ponchevile fut riche de contacts dont certains se sont tournés vers lui, plus tard, pour des projets remarquables. « Nous avons terminé récemment un restaurant de la Maison Barnes, à New York, où travaille le chef Daniel Boulud. Un restaurant très haut de gamme, à Manhattan, dans un style belle époque, détaille Sylvain. Nous avons fait aussi quelques pièces pour celui de Washington. Il y a trois ans, nous avons réalisé les rampes et le balcon, dans un style Art nouveau, du restaurant français La Grande Boucherie, le plus grand restaurant de Manhattan. Un énorme chantier. » Le ferronnier d’art est aussi à l’aise dans ces décors luxueux que dans les forteresses médiévales. Mais sa préférence revient tout de même au patrimoine historique. Une Histoire à laquelle lui est ses collaborateurs ont le sentiment de participer à leur manière. « Ces réalisations vont nous dépasser et durer plusieurs siècles. C’est très grisant », confie Sylvain. « Même si nos noms auront été oubliés », ajoute Thomas.

 

©E. Dessevre

 

Des ferronneries que les guides touristiques font rarement figurer en tête des atours des monuments historiques, sauf exception. Mais désormais, on sait qu’il faudra se pencher aussi sur les serrures, les pentures ou les rampes, pour découvrir un savoir-faire au moins aussi spectaculaire que celui qui a permis la réalisation des sculptures ornementales minérales. Et s’enquérir du nom de leurs auteurs…