C’est au cœur du pays vosgien que se cache la petite ville de Mirecourt. À peine cinq mille âmes, mais une réputation de capitale pour les musiciens. Mirecourt ? C’est le Vatican des violonistes, le centre du monde pour les violoncellistes, le lieu historique où, depuis près de quatre siècles, naissent les instruments qui fondent la musique classique

C’est au XVIIe siècle qu’émerge la lutherie en Lorraine, poussée par les Ducs de Lorraine qui souhaitent profiter du même raffinement que leurs homologues italiens, et donc avoir leurs musiciens à demeure. En 1635, Mirecourt compte 43 luthiers. Au début des années 1970, pas moins d’une centaine d’entre eux occupe les ruelles étroites de cette petite cité. Si aujourd’hui, Mirecourt a perdu un peu de sa superbe, la lutherie n’a pas disparu : près de 400 professionnels des instruments à cordes ont conquis le territoire national. Certains parmi eux ont accumulé des décennies d’expérience.

50 ans de passion

C’est le cas de Jean-Pierre Voinson, un brin matinal, qui ouvre sa boutique bien avant les 9 heures réglementaires, et ce pour la cinquantième année consécutive. À 67 ans, c’est un des noms reconnus de la lutherie française. Une solide stature, l’œil rieur, un grand sourire souligné de bacchantes aussi bien taillées que la courbe des violoncelles qui ont fait sa réputation, Jean Pierre déploie tranquillement son tablier, dans un cérémonial répété toute une vie, comme une introduction à une longue journée de labeur et de concentration.

 

Jean-Pierre Voinson exerce la profession de luthier depuis 50 ans. ©P. Montagne

 

Dans ce modeste atelier où flotte une légère odeur d’épicéa, une intense lumière cuivrée sublime les nombreux instruments présentés, mettant en valeur le trésor de toute une vie, au sens symbolique comme au sens propre. Mais peu importe ces merveilles finalisées, puisque Jean-Pierre a commencé un nouvel instrument : le meilleur, le dernier qu’il a fait, somme de toutes les expériences passées. Il s’installe tranquillement, décroche ses outils impeccablement aiguisés, attrape ce qui n’est encore qu’une esquisse grossière, presque un vulgaire morceau de bois, et scie, rabote, mets en forme, jusqu’à évoquer la forme du violoncelle, qu’il va continuer des heures durant, armé d’un minuscule rabot, à peine plus gros que son pouce.

 

Sous l’impulsion des Ducs de Lorraine, Mirecourt est devenu le berceau de la lutherie française. ©P. Montagne

 

D’abord ébéniste sans passion en 1975, le hasard de la vie a poussé Jean-Pierre à intégrer un premier atelier mirecurtien. « C’était un essai pour trois mois, et au bout de huit jours, le maître d’apprentissage m’a demandé si je restais. Pour moi, ça tenait de l’évidence. » se remémore Jean-Pierre. Apprentissage, progression, maîtrise, c’est en mettant ses pas dans ceux de ses aînés que le talent et la passion viennent. Au bout d’un an et demi, il fabrique ses premiers violoncelles, normalement réservés à des luthiers bien plus expérimentés.

Petit à petit, les clients demandent à acheter “les violons de Jean-Pierre”. Encouragé par cette renommée naissante, le jeune luthier perfectionne son art dans plusieurs autres ateliers, puis finit par s’installer à son compte, en 1993.

« Depuis, j’ai réalisé près de 300 violoncelles, et environ 100 violons et altos », tous nés de ses mains, au prix de semaines de travail éreintantes « quelquefois soixante-dix heures par semaine » note ce travailleur acharné. Des efforts aujourd’hui récompensés par la fierté de pouvoir entendre régulièrement ses instruments dans les orchestres les plus réputés.

Du sycomore ondé à l’instrument parfait

Car du fond à la table, de la pique à la volute, créer un violon ou un violoncelle est une affaire de patience. Un artisanat qui offre l’opportunité de transformer le banal en sublime. Prendre un morceau de bois, et en faire un des instruments les plus universels qui soient, de ceux qui ont accompagné, et accompagnent encore toutes les musiques que l’humanité a pu penser.

 

Jean-Pierre travaille le bois avec précision. ©P. Montagne

 

D’abord, choisir des bois particuliers, « de l’épicéa pour la résonance et de l’érable sycomore ondé qui apporte une esthétique magnifique une fois le bois verni » explique Jean-Pierre accompagnant le geste à la parole en montrant sous le vernis d’un de ses plus beaux violoncelles, les fameuses ondes, issues d’une maladie du bois. Des bois qu’il a précieusement prélevés, et qui ont souvent séché pendant des années, voire des décennies.

De l’arbre à l’instrument, il y a un long cheminement. D’abord, tailler dans la masse d’érable un galbe parfait, puis passer de longues heures à raboter, poncer, améliorer. Voilà réalisés le fond du violoncelle, puis la table, partie frontale de l’instrument où l’on pourra admirer les ouïes par où résonne le son des cordes. Puis se concentrer pour former l’éclisse, le “côté” de l’instrument… coller le tout délicatement, puis petit à petit, ajouter le manche, la touche, les cordes, les chevilles qui permettent l’accordage. Un minimum de soixante-dix heures de labeur, entièrement manuel, et jusqu’à deux cents heures pour certaines pièces.

 

Jean-Pierre fabrique tous ses instruments dans son atelier. ©P. Montagne

 

Vient alors l’étape finale qui détermine en grande partie la sonorité de l’instrument, son cœur vivant : l’âme. Un petit bâtonnet en bois qui n’a l’air de rien, mais qui, une fois installé précisément dans la caisse de résonance, sous le pied du chevalet, permet de transmettre les vibrations dans tout le corps de l’instrument, donnant tout à coup vie à l’instrument.

De la qualité du bois au moindre coup de rabot en passant par la qualité du vernis (qui est un des secrets des célèbres stradivarius), c’est e l’enchevêtrement unique de tous ces paramètres qu’une sonorité propre à chaque luthier naît, comme une flagrante évidence de l’expérience accumulée.

Transmettre pour ne point disparaître

Près de cinquante ans penché sur ces violoncelles, et Jean-Pierre ne s’est toujours pas arrêté. À l’âge de la retraite, il continue à créer ses instruments, certes, à un rythme plus raisonnable, mais avec le luxe du temps. Et c’est ce temps qu’il met maintenant au service des autres : son fils, également luthier, à qui il “donne un coup de main” dit-il modestement, mais également à quelques luthiers amateurs.

Car parmi les personnes qui l’ont rencontré lors d’un stage découverte dans son atelier, quelques-uns, plus assidus, plus patients, aux projets plus ambitieux que la moyenne, se sont lancés dans la réalisation d’un instrument, un vrai, un violon.

 

Jean-Pierre Voinson a installé son atelier à Mirecourt en 1993. ©P. Montagne

 

C’est le cas de Christophe, ingénieur en automobile, qui passe justement dire bonjour à Jean-Pierre. Celui-ci va de suite chercher l’ébauche de violon de Christophe, qui n’en est justement plus une : de belles courbes, les ouïes parfaitement dessinées, une volute finalisée, seul le revers du manche reste à tailler, poncer. Le bois est encore blanc mais Jean-Pierre l’assure, « en quelques jours, on aura un instrument finalisé ».

Bien sûr, ces instruments imparfaits ne finiront pas dans une salle de concert, mais le défi est ailleurs : se lancer un aventure intérieure, réaliser un artisanat de précision. « Beaucoup de gens peuvent réaliser un violon avec de la patience et un peu de talent » note Jean-Pierre, heureux de constater qu’il transmet son savoir-faire, même si bien évidemment, réaliser un instrument de qualité requiert facilement une dizaine d’années d’expérience.

Cette démarche, c’est la continuation d’une tradition séculaire : prolonger un patrimoine culturel et artisanal unique, qu’aucun ordinateur ne mettra en équation, car l’âme de l’instrument sera toujours une part de l’âme de son luthier.